Pourquoi l’antisémitisme et l’antisionisme de Jeremy Corbyn le rendent-il si populaire chez les anglais ?

La popularité de Corbyn malgré les scandales antisémites obligent à s’interroger sur l’ancrage de son idéologie dans la politique et l'histoire anglaises


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Le moins que l’on puisse dire sur Jeremy Corbyn c’est que les accusations d’antisémitisme et d’antisionisme pleuvent sur lui et qu’il ne fait rien pour que cela s’arrange. Mais sa popularité dans les sondages oblige à s’interroger sur l’ancrage de son idéologie dans la politique et l’histoire anglaises

Jeremy Corbyn cumule les accusations d’antisémitisme et d’antisionisme. Son amitié avec l’organisation terroriste Hamas est notoire alors que celle-ci a commis plusieurs attentats suicides contre des civils, appelle dans sa Constitution au Djihad armé contre les Juifs et valide les thèses des Protocoles des Sages de Sion. Idem pour son soutien au Hezbollah qu’il ne cache pas. Nombreuses sont les photographies le montrant avec des manifestants arborant le drapeau de l’organisation terroriste chiite.

Plus récemment, une couverture du Daily Mail du 11 août dernier a fait scandale en montrant Jeremy Corbyn, alors simple député, tenant entre ses mains une couronne de fleurs lors d’une cérémonie à Tunis en 2014. L’interprétation des faits diverge. Le Daily Mail soutient qu’il s’agissait d’une commémoration à la mémoire des membres de l’organisation terroriste palestinienne “Septembre Noir“ qui ont commis les attentats aux jeux olympiques de Munich de 1972. Jeremy Corbyn, quand à lui, soutient qu’il s’agissait d’une commémoration du bombardement du quartier général de l’OLP par Israël en Tunisie en 1985 (sic !).

D’autres images de cette commémoration en Tunisie sont ressorties sur les réseaux sociaux le montrant en train de prier à la manière des musulmans les paumes des mains vers le ciel et en train de faire la Rabia, le signe de ralliement des Frères Musulmans. Ces images ont renforcé les critiques d’antisémitisme et de haine d’Israël contre le chef du parti travailliste anglais au point que même le premier ministre d’Israël Benjamin Netanyahu a publié sur Tweeter et Facebook pour dire que la participation de Corbyn à cet hommage aux terroristes de “Septembre Noir” et sa comparaison d’Israël aux nazis méritaient une condamnation sans équivoque de tous les bords politiques. Jeremy Corbyn a répondu sur les réseaux sociaux au premier ministre israélien que ces allégations étaient fausses et que ce qui devait être condamné sans équivoque était la mort des 160 palestiniens dont 12 enfants tués par Israël lors des marches de Gaza.

En tout état de cause, tant les accusations contre Jeremy Corbyn que ses arguments de défense nous invitent à mettre en lumière une facette trouble sur le rapport entre le Royaume-Uni, les Juifs et Israël. Jeremy Corbyn n’est pas n’importe qui, ni à la tête de n’importe quel parti, ni tombé du ciel. Il est à la tête du principal parti de la gauche britannique de gouvernement. Il est premier-ministrable et peut potentiellement accéder à la fonction suprême aux prochaines élections. De même, la popularité de Jeremy Corbyn et celle du Labour dans les sondages ont de quoi interroger.

Selon un sondage Opinium pour l’Observer cité par le Guardian, les Travaillistes ont une côte de sympathie de 40%, quatre points de plus que les conservateurs de Theresa May qui sont désormais à 36%. Le paradoxe de cette affaire, c’est que selon un autre sondage, 51% des britanniques admettent que le parti travailliste a un problème avec l’antisémitisme. C’est une majorité courte mais insuffisante pour enrayer la sympathie et la stratégie de communication du leader du parti Travailliste.

Autrement dit, on est obligé de considérer que Jeremy Corbyn est à la fois représentatif d’un fort courant de pensée dans l’opinion publique britannique et révélateur d’une certaine politique -si ce n’est une certaine tradition- à la fois très hostile aux Juifs et à Israël. Nous tenterons donc à travers cet article d’en examiner les racines idéologiques, historiques et politiques dans l’histoire récente.

Le mythe sur l’irréprochabilité de la Grande-Bretagne à l’égard des Juifs et d’Israël

Un mythe largement répandu existe selon lequel le Royaume-Uni est une démocratie irréprochable qui n’a jamais mené de politique antisémite ou antisioniste dans la période très agitée de la première moitié du XXème siècle.

Ce mythe repose sur deux idées principales :

  • d’une part, qu’il y a eu la déclaration Balfour de 1917 et que le mandat britannique sur la Palestine a abouti à la création de l’Etat d’Israël le 14 mai 1948 ;

  • d’autre part, que le Royaume-Uni est resté une démocratie pendant toute la durée de la deuxième guerre mondiale grâce notamment à la ténacité de Winston Churchill qui fut premier ministre entre mai 1940 et juillet 1945, soit cinq des six années de guerre.

Mais ces idées principales font des impasses majeures sur la réalité historique qui, lorsqu’elle est examinée, fait s’effondrer ce mythe sur l’irréprochabilité de la Grande-Bretagne tant sur le plan de l’antisionisme que de l’antisémitisme.

L’abandon progressif de la déclaration Balfour par les anglais dans l’entre-deux guerres

Après la Première Guerre mondiale, la déclaration Balfour de 1917 a été consacrée en droit international par le mandat donné le 24 juillet 1922 par la Société des Nations à la Grande-Bretagne de créer un “Foyer national Juif en Palestine”. L’article 6 du traité du mandat prévoit que “l’administration de la Palestine facilitera l’immigration juive dans des conditions convenables” et qu’elle “encouragera l’établissement intensif des Juifs sur les terres du pays”. Mais la Grande-Bretagne a longtemps violé cet article.

La montée des totalitarismes en Europe dès la fin de la Première Guerre mondiale, la crise économique de 1929 et l’accession d’Adolf Hitler à la fonction de chancelier d’Allemagne en 1933 ont provoqué une augmentation des actes antisémites en Europe, d’abord en Pologne et dans les pays baltes, puis en Allemagne.

De 1933 à 1936, les flux d’immigrants Juifs européens vers la Palestine ont considérablement augmenté. Rien que pour l’année 1933, 37.000 Juifs européens ont émigré vers la Palestine, soit presque autant que les 10 années précédentes. En 1935, avec les lois antisémites de Nuremberg, ce chiffre passa à 66.000 immigrés. A cette époque, l’Allemagne nazie encourageait le départ des Juifs allemands vers la Palestine.

Mais progressivement, devant l’opposition des nationalistes Arabes à la création d’un foyer Juif et les violences antisémites provoquées par le Mufti de Jérusalem Hadj Amine Al-Husseini qui ont conduit en particulier au massacre d’Hébron en 1929 et aux guérillas arabes en Palestine de 1936, le Royaume-Uni s’est mis à jouer l’apaisement (“appeasement” en anglais) avec les arabes. En violation de l’article 6 du Mandat pour la Palestine de la Société des Nations précité, les anglais ont multiplié les obstacles à l’immigration juive en Palestine par l’instauration illégale de quotas d’entrées, enterrant ainsi de facto la déclaration Balfour.

Neville Chamberlain, qui gouvernait la Grande-Bretagne et a signé les accords de Munich de 1938, favorisait une même politique d’apaisement avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. L’Axe Rome-Berlin voyait d’un mauvais oeil la création d’un état Juif en Palestine qui serait à la fois anti-nazi et anti-fasciste et servirait de base arrière aux anglais et aux Alliés en Méditerranée, en plus de l’Egypte qui était déjà une possession anglaise.

Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini lors des accords de Munich du 30 septembre 1938 (Wikimedia Commons)

En 1938, le Royaume-Uni ferma donc définitivement la porte à l’émigration juive en Palestine, scellant le sort des Juifs d’Allemagne. En 1939, la Grande-Bretagne n’a accordé que en tout et pour tout que 19.000 visas d’entrée en Palestine à peine pour les réfugiés juifs venus d’Europe (!).

Le tournant vers une Realpolitik anglaise pro-arabe au milieu des années 30

C’est à partir du milieu des années 30 que l’on peut trouver l’enracinement d’une certaine connivence anglaise avec des idées totalitaires et un tropisme pro-arabe qui pourrait servir de levier dans l’opinion anglaise.

Les anglais ont en effet adopté à cette époque une Realpolitik à la fois simple et impitoyable qui se résumait par la maxime suivante : “to keep the Arabs sweet and the oil flowing” -encourager les arabes à être gentils pour que le pétrole coule.

Sachant que la menace de guerre avec l’Allemagne d’Hitler devenait de plus en plus inévitable, l’équation britannique était la suivante : les Arabes ont du pétrole, les Juifs non, les Arabes sont plus nombreux que les Juifs et peuvent ainsi fournir plus de troupes en cas de guerre, donc il vaut mieux pour le Royaume-Uni jouer la carte de l’apaisement avec les arabes, quoi qu’en disent les traités internationaux, plutôt que de persister dans une politique étrangère sioniste qui contente les Juifs.

Comme le résumait à l’époque l’historien anglais Sir Lewis Bernstein Namier, ami et associé de Chaïm Weizmann, dans son livre In the Margin of History (1939) : “Tous les sacrifices furent exigés de nous et tous les avantages furent offerts aux Arabes”.

L’histoire a démontré par la suite que le calcul britannique était mauvais car les anglais n’ont pas été massivement soutenus par les arabes pendant la guerre, contrairement à ce qu’ils avaient anticipé. Le Roi Farouk d’Egypte a préféré rester neutre alors que son pays était une possession britannique, Hassan El-Bana et les Frères Musulmans nourrissaient l’hostilité des foules égyptiennes envers les britanniques et le Mufti de Jérusalem appelait les musulmans à s’engager du côté de l’Allemagne.

A l’inverse, 1600 volontaires Juifs contre 1200 volontaires Arabes palestiniens se sont engagés dans le Palestine Regiment de la British Army formé en 1940. Le Palestine Regiment était composé de trois bataillons Juifs. Leurs cadres ont formé ensuite en 1944 la Jewish Brigade composée de 5000 volontaires Juifs palestiniens.

On aurait pu croire en une reconnaissance britannique pendant la guerre, mais il n’en a rien été. Wiston Churchill s’est montré cruellement passif au sujet de la Shoah quand les anglais furent informés de l’existence du camps d’extermination d’Auschwitz en 1943 par les fuites du résistant polonais Witold Pilecki. Plus grave encore, les Anglais n’ont accepté AUCUN réfugié Juif d’Europe en Palestine pendant la guerre, en violation totale du droit humanitaire, tout en sachant la condamnation à mort qui les attendait dans l’Europe alors occupée par l’Allemagne.

L’attentat du King David de Jerusalem le 22 juillet 1946 (Wikimedia Commons)

En conséquence de quoi, l’Irgoun, l’ancêtre du Likoud, a appelé le 1er janvier 1944 en la personne de son chef Menahem Begin à combattre la puissance mandataire britannique et à créer un climat général d’insécurité contre l’occupant anglais. Ce fut l’une des raisons de l’attentat du 22 juillet 1946 de l’hôtel King David de Jérusalem, quartier général du gouvernement britannique en Palestine qui fît 91 morts et autant de blessés dont une majorité de civils. La violence de cet attentat scella l’hostilité au sionisme d’une grande partie de l’opinion publique anglaise, tout en poussant le gouvernement anglais à se désengager le plus vite possible du bourbier de la Palestine.

L’hostilité anglaise au sionisme s’est poursuivie avec le Labour après la guerre

Après la Seconde Guerre mondiale, le Premier ministre du Royaume-Uni qui a succédé à Winston Churchill était Clement Attlee, chef du Labour. Mais alors que le monde découvrait l’horreur des camps d’extermination nazis, le gouvernement Attlee a continué de refuser illégalement l’arrivée de réfugiés Juifs en Palestine.

Clement Attlee, chef du Labour et Premier Ministre du Royaume-Uni de 1945 à 1951 (Wikimedia Commons)

Anticipant la nouvelle période post-coloniale qui s’ouvrait après la guerre, Clement Attlee voulait contenter les nationalistes arabes qui avaient déjà fondé la Ligue Arabe au Caire le 22 mars 1945 et s’opposaient à la création d’un Etat Juif dans la région au nom de l’unité de la “Grande Nation Arabe”. Comme on l’a déjà expliqué, les sionistes avaient à cette époque très mauvaise presse et étaient assimilés dans l’ensemble à des terroristes dans l’opinion publique anglaise après l’attentat du King David. Clement Attlee espérait aussi que l’attitude de son gouvernement attirerait une reconnaissance des pays arabes envers le Royaume-Uni, notamment dans les relations économiques.

C’est ainsi que non seulement les anglais refoulèrent l’Exodus en 1947 pourtant composé majoritairement de réfugiés Juifs rescapés des camps de la mort et d’apatrides, mais se sont aussi abstenus lors du vote du partage de la Palestine le 29 novembre 1947. C’est par rapport à cette période-là que l’hostilité du Labour au sionisme et aux Juifs prend sa source,  bien avant l’infiltration du Labour par les trotskystes et sympathisants à l’extrême-gauche comme Jeremy Corbyn à partir des années 1980 (!).

Historiquement, l’accusation d’antisémitisme était déjà utilisée contre le gouvernement de Clement Attlee par des personnes notables et plus particulièrement contre le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Ernest Bevin, en raison de leur réticence à soutenir la création d’Israël. Winston Churchill lui-même déclarait à propos d’Ernest Bevin “je crois que ce n’est pas un secret qu’il n’aime pas les Juifs”. Chaïm Weismann et David Ben Gourion ont aussi écrit qu’Ernest Bevin était “aveuglé par sa haine des Juifs”.

Ernest Bevin, secrétaire aux affaires étrangères lors de l’indépedance d’Israël, membre du Labour, plusieurs fois accusé d’antisémitisme. Il était opposé à la création d’un Etat Juif et il est à l’origine de l’affaire de l’Exodus (Wikimedia Commons)

Ernest Bevin, en tant que secrétaire aux affaires étrangères, a tenté avec détermination -avec le soutien de Clement Attlee- d’empêcher la création du foyer national Juif. Bevin est directement à l’origine de la constitution de la Commission d’enquête anglo-américaine de 1946, dont la 3e recommandation était que « la Palestine ne soit ni un État juif ni un État arabe » . Il est aussi à l’origine du blocage de l’Exodus.

Le navire Exocus arrêté par les anglais à Haïfa en juillet 1947  (Wikimedia Commons)

Membre du Labour, Ernest Bevin était aussi un farouche anticommuniste qui voyait certainement dans la naissance de l’Etat d’Israël un futur Etat socialiste proche de l’URSS de Staline. Il n’avait pas totalement tort puisqu’à cette époque, par pure opportunité politique, Joseph Staline s’était prononcé pour l’indépendance d’Israël lors du plan de partage de l’ONU le 29 novembre 1947 et avait fourni des armes aux sionistes en avril 1948 via la Tchécoslovaquie afin de les aider à chasser les anglais du Moyen-Orient. C’est notamment grâce à ces armes que la Hagana a réussi à remporter de façon (quasi)-miraculeuse la guerre d’indépendance face à cinq armées arabes menées à l’époque par le royaume de Transjordanie qui était par ailleurs formé et conseillé par des officiers britanniques.

On comprend donc mieux où la passion anti-israélienne du Labour et de Jeremy Corbyn prennent leurs racines idéologiques.

Certes, Jeremy Corbyn n’est pas Clement Attlee ou Ernest Bevin. Mais il partage du moins avec eux à la fois une filiation politique et un côté calculateur politique cynique. Est-il d’ailleurs utile de rappeler le bipartisme très poussé au Royaume-Uni ? Que les statistiques ethnico-religieuses sont autorisées ? Et que le communautarisme religieux et le clientélisme électoraliste y sont parfaitement reconnus ?

En transposant les logiques historiques de la Realpolitik de la diplomatie anglaise au Self-interest de la logique libérale, les calculs électoralistes sont vite faits. Que peuvent donc bien peser dans l’esprit de Jeremy Corbyn quelques 290.000 électeurs Juifs anglais par rapport à 3,1 millions d’électeurs musulmans, dont certains ont des connexions avec des milliardaires, dans les pétro-monarchies du Golfe ?

Ajoutez à cela une bonne dose d’adhésion de Jeremy Corbyn à l’idéologie islamiste djihadiste au point que celui-ci se met à prier comme les musulmans avec les paumes de la main levées vers le ciel (s’est-il converti à l’Islam ?) pour rendre hommage aux soi-disant membres de l’OLP bombardés par Israël en Tunisie, le signe de la Rabia, son voyage en 2016 pour apporter son soutien à l’entrée de la Turquie d’Erdogan dans l’Union européenne bien que celle-ci soit la plaque-tournante de Daesh… et vous obtenez un dirigeant du Labour assurément de connivence avec l’islamisme (euphémisme), sinon l’antisionisme et l’antisémitisme (pléonasme).


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Yoan Afriat

Yoan Afriat est un juriste français et enseignant en droit. Fondateur de Radio Expres'Sion, un média francophone alternatif indépendant sioniste et conservateur modéré, ses publications portent sur différents sujets tels que la politique, les relations internationales, l'histoire et les religions.

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