Fouiller les candidats à nu pour mieux les « stooler »

On a toujours scruté les déclarations de nos élus, mais trouver les bibittes chez les candidats – et même chez les aspirants-candidats – devient étrangement un sport admissible dans notre culture politique.


0
43 shares
Handle-a-Tattletale-Child-Step

On a toujours scruté les déclarations de nos élus, mais trouver les bibittes chez les candidats – et même chez les aspirants-candidats – devient étrangement un sport admissible dans notre culture politique.

C’est comme si on veut s’assurer qu’un candidat qui pense « mal » n’ait même pas la chance de se présenter, de peur qu’il se fasse élire. Les justiciers sociaux et journalistes scrutent chacune de leurs  déclarations Facebook pour trouver une entrave à la rectitude politique. Tout y passe, de la phrase qui manque de tact jusqu’au délit d’opinion. Grâce aux outils informatiques les fouineurs arrivent à chercher très loin.

S’ils ne trouvent rien, soit ils n’ont pas assez cherché soit c’est un miracle, car à un moment donné tout le monde exprime une opinion dérangeante qui est enregistrée quelque part. Et quand ils trouvent de quoi bruler un candidat, ce dernier doit prouver sa soumission en s’excusant à plat-ventre. Un candidat, ça doit être malléable, c’est ce qui assure l’obéissance future. Hélas, souvent les excuses ne suffisent pas à lui accorder un certificat de respectabilité, et les partis politiques cèdent sous la pression médiatique en le foutant à la porte sur-le-champ.

Les citoyens normaux ont-ils le droit de participer à la démocratie?

Sans égard à la couleur de sa peau ou à sa classe sociale, en principe tout citoyen peut se présenter en politique afin de promouvoir ses idées. Malheureusement, dans la vraie vie ça ne marche pas comme ça. Les candidats indépendants n’ont pas de chance ; il faut s’associer à un parti lorsqu’on veut gagner.

La démocratie est un système politique complexe où l’on fait confronter des idées dans l’arène publique afin d’ultimement améliorer la vie des gens. Les partis politiques et les médias libres y jouent un rôle essentiel. Partis, médias dominants et médias citoyens ont chacun le double rôle de participant et de chien de garde de la démocratie. Tous doivent produire des idées et informer les électeurs de ce qui se passe, incluant les dérives des politiciens.

Durant le mois de mai 2018, les candidats tombent comme des mouches avant même d’avoir la chance de se présenter. Ils ne se font pas assassiner! mais subissent plutôt la douce violence de la profanation de leurs réputations par leurs détracteurs et sont ensuite disqualifiés du débat public par leurs partis.

« Stoolé » par un prof de philo dans son blog

Muguette Paillé en est un bon exemple. Cette dame avait été approchée directement par le chef Jean-François Lisée pour représenter le Parti Québécois dans Maskinongé. « Stoolé » par un certain Xavier Camus quelques jours suivant sa nomination, elle a dû retirer sa candidature. Camus, un homme sans légitimité politique n’ayant rien apporté au débat des idées, aurait inspecté son compte Facebook en profondeur. Il a qualifié certains de ses commentaires « d’islamophobes » en les citant dans un billet, dépouillés de leurs contextes. Évitant la polémique, le Parti a abandonné Paillé sans enquête ni procès. Par son manque de solidarité avec sa candidate, le PQ a donné de l’importance à l’agitateur. Enhardi par son succès, Camus a récidivé peu après en attaquant la candidate Michelle Blanc du même parti. Selon Camus, elle aussi serait islamophobe et non-inclusive.

Notez bien : je ne fais pas l’apologie des commentaires discutables, mais je remarque qu’aucune accusation n’a été portée contre ces candidates en vertu des lois en vigueur sur les crimes haineux. Pouvons-nous laisser les électeurs décider?

« Stoolé » par un journaliste

Quelques jours plus tard, un autre « stool » nommé Ian Bussières travaillant pour le journal « Le Soleil » cette fois, s’est donné le mandat d’abattre médiatiquement le président de l’association conservatrice de Louis-Hébert. Employant le même procédé malhonnête que Camus, soit de citer une dizaine de mots, Bussières a qualifié les propos de François de S. Labrecque d’homophobes. Retrouver la publication exacte m’a pris longtemps : je n’ai pas d’expertise en informatique et M. Labrecque s’exprime beaucoup. J’avoue avoir fait une grimace en lisant le propos en question, mais force est de constater qu’il était pris totalement hors-contexte : le tout référait à un article Internet. Il provenait d’une discussion assez théorique et essentiellement religieuse. C’était… une critique de l’Église catholique et de ses dirigeants au Vatican. Tout un scoop mesdames et messieurs! Le scandale du siècle.

Blagues à part, c’est avec aussi peu que Ian Bussières a réussi à faire tomber un simple président d’association. Je comprends si « Le Soleil » fait monter la mayonnaise pour faire tomber un ministre, mais cet homme n’était ni ministre, ni député, ni candidat, ni même encore aspirant-candidat.

« Stoolé » par un parti politique

Peut-être l’exemple le plus flagrant en ce mois de mai 2018 est la révocation fracassante de la candidature de Tanya Granic Allen du Parti Progressiste-conservateur, en Ontario. Cette dame est connue pour son opposition au un programme d’éducation à la sexualité dans les écoles instauré par les Libéraux ontariens. C’est grâce à l’appui des électeurs de Mme Allen que le chef actuel Doug Ford a remporté la course à la chefferie de son parti : 80% des supporters d’Allen auraient voté pour Ford au deuxième tour. Pour casser la montée de cette droite sociale incarnée par Allen, le Parti Libéral a déterré un enregistrement datant de 2014 dans lequel la femme s’adressait à des jeunes Croates (Allen est d’origine croate) au sujet des droits parentaux. Dans le cadre de son opposition au programme d’éducation sexuelle – combat dont elle a finalement eu gain de cause, car la province ontarienne offre maintenant un droit de retrait – Allen a exprimé son dégout envers le programme qu’elle estimait trop radical et dans lequel elle déplorait la promotion active du mariage homosexuel auprès des enfants.

Avoir droit à son opinion

Certes, une personne demeure responsable de ce qu’elle dit, mais Tanya Granic Allen n’était pas candidate en 2014. C’était une maman qui exprimait ses inquiétudes (quoique avec un langage coloré) sur la manière de l’État d’aborder l’éducation de ses enfants. Avait-elle droit à son opinion à l’époque? Ou devait-elle se la fermer au cas où, quatre ans plus tard, elle ferait carrière en politique?

Je remarque qu’en peu de temps cette femme a vendu des milliers de cartes de membres pour son parti. Si en 2014 elle exprimait une opinion personnelle, il est clair que ses sentiments furent partagés par une couche non-négligeable de la population.  Je plains ces électeurs qui n’ont plus le droit d’être représentés… même dans un parti qui se dit « conservateur ». Sans aucun doute, notre culture démocratique subit des bouleversements importants.

La délation se faufile dans une nouvelle culture de dénonciation

Certains bouleversements sont bons. Dans la vague des dénonciations #MoiAussi, nous avons vu des milliers de victimes dénoncer les agressions sexuelles qu’elles avaient subies. Plus qu’un exutoire, ce mouvement était nécessaire pour assurer la justice. Je félicite les vrais dénonciateurs pour leur courage et surtout leur service public : celui de montrer aux futures victimes qu’elles ne sont pas impuissantes, qu’il est nécessaire de dénoncer les agresseurs car personne est intouchable, même les plus puissants de ce monde.

Cependant, ne confondons pas dénonciation avec délation et n’acceptons pas que les délateurs se présentent comme des dénonciateurs légitimes. Quelles sont les agressions subies par Camus, Bussières et les Libéraux ontariens pour justifier leurs actes? Comment ont-ils souffert?

Aucunement. Ce sont des vulgaires rapporteurs. Un « stool » est un délateur qui rapporte de l’information par pur intérêt personnel. L’intérêt de son journal, de son parti politique, de son portefeuille ou de son idéologie passe avant tout. Il ne cherche pas le bien collectif ou à réparer une injustice, mais à gagner quelque chose, soit en profitant directement du malheur d’autrui, soit par simple malice. Il jouit de voir sa victime punie.

Jeunes, on haïssait les « stool » et les parents punissaient les enfants qui rapportaient sur les autres. Dans une autre époque, le délateur livrait son rapport à la police secrète contre un surplus de sucre ou de beurre. Franchement, qui voudrait avoir un Xavier Camus comme voisin dans le Cambodge de Pol Pot?

Heureusement, nous ne sommes pas en période de guerre, et la pire conséquence de la besogne des « stool » est l’exclusion du débat public. Ce n’est pas le goulag, mais j’estime que c’est quand-même grave, parce que « je suis Charlie » et en principe nous le sommes tous. La répression de l’opinion ne devrait pas être permise dans un pays qui se réclame de la liberté d’expression, tout comme la délation n’est pas un acte digne dans un état de droit.

En passant, j’ai appris qu’en anglais le mot « stool » veut aussi signifier « matière fécale ». Une coïncidence, sûrement.


0 Comments

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Raymond Ayas

Un homme d'affaires à Montréal, Raymond aime discuter de politique et d'économie.

Choose A Format
Story
Formatted Text with Embeds and Visuals
Video
Youtube, Vimeo or Vine Embeds